La fameuse déprime d'automne, on connaît. Elle vous frappe autour de la quarantaine, quand le soleil se fait plus rare et les nuits plus longues. Mais celle du printemps ? Allons, allons, à l'heure où les sèves remontent dans les arbres et les membres, où l'on se réjouit normalement de voir les crosses des fougères vous avertir que les beaux jours sont enfin revenus en attendant celui, le plus beau, de notre mort...

Pourtant, ces quinze derniers jours, j'ai reçu une bonne dizaine d'appels d'amis et d'amies (oui, j'en ai) qui me disaient tous leur malaise actuel. Point commun : toutes ces personnes étaient dans la cinquantaine ou à l'aube de celle-ci. Autre point commun, toutes ces personnes ont un travail honnête. Ce ne sont pas des salauds de pauvres profiteurs du système. Mais leur mal-être se propage à la vitesse du pollen des saules au nez des allergiques. Il ne sont pas riches, ils n'ont pas d'autre compte à Jersey que leur pull, ils gagnent bien leur vie, mais pas trop, allez, disons deux mille euros par mois, plus ou moins, juste de quoi bien gagner leur mort. 

Autre point commun, ils ont tous la chance d'aimer leur travail et d'être payés pour un travail qu'ils aiment. Mais... Mais là, c'est trop, en ce faux printemps 2013, ils en ont tous marre. De leur boulot d'abord. Marre de se lever à six heures pour rentrer chez eux à vingt. Marre des nouvelles contraintes que leurs différents patrons leur imposent. Ils rêvent tous de vacances. Ils ont envie que celles-ci commencent après le premier janvier férié pour se terminer le trente-et-un décembre. Mais, bien sûr, il y a les enfants, le mari ou la femme, le mari et le mari ou la femme et la femme, les parents survivants qui s'apprêtent à passer l'arme à gauche, etc, etc.

Mais, toi, Joseph, tu ne peux pas nous comprendre, tu n'as jamais travaillé. Tu ne sais pas ce que c'est. C'est vrai, comme disait ma mère : "ça te rapporte quoi de noircir d'encres des pages" ? Rien, maman, rien. 

Attaché ? Vous ne courrez donc point ? disait le loup de la fable... À quoi m'aurait-il servi d'avoir cent paires de chaussures, une dizaine de garde-robes, une nouvelle voiture tous les trois ou cinq ans, une semaine par trimestre dans des pays que je connaîtrais mieux au travers des cartes postales ? À quoi ? À rien. Je me contente parfois, rarement, d'un billet d'autobus pour aller au-delà de Vladivostock. D'une fleur dans le jardin pour me retrouver en Mandchourie. De tas de choses futiles qui me suffisent pour sourire et de voir autre chose qu'une larme dans une goutte de rosée du matin.

Non, je ne peux vraiment pas vous comprendre. J'ai simplement eu la chance de réaliser mon rêve d'enfant : ne jamais travailler de ma vie. Et de n'être pas payé pour ça...