Guy a toujours été plus que doué pour organiser des fêtes. Il a cela dans le sang. Cela peut paraître étrange à beaucoup, mais cela fait quelques temps déjà qu'il a décidé d'orchestrer sa dernière fête, à savoir d'inviter tous ses amis à son euthanasie, à les revoir tous juste avant qu'on l'emmène dans une pièce pour sa dernière injection.

Je suis allé le voir hier comme je le fais désormais tous les quinze jours. Il avait encore beaucoup maigri. Sa voix de plus en plus faible. Son souffle aussi. Pas de doute, sa maladie avait commencé à galoper. Il ne se déplace plus qu'en chaise roulante. Il a du mal à lever son verre. Sa femme m'avait prévenu : "tu ne vas pas voir ton camarade en aussi bonne forme qu'il y a deux semaines". De fait... 

Son but, c'était d'atteindre le 15 août. Une date importante pour lui qui, depuis trente ans, enterrait Maty l'Ohè lors de cette grande fête populaire en Outremeuse... J'ai peur, me dit-il, j'ai peur de partir sans le savoir, tu me comprends ? Partir d'un coup sans avoir revu tous mes amis... Il a la voix douce mais le chagrin profond. Tout à coup, il fait une syncope, ses yeux se révulsent. Sa femme le couche dans le lit, il veut que je reste près de lui, que je lui tienne la main, que je le serre dans mes bras. J'ai peur de lui faire mal tant ses bras me semblent de cristal. Il retient des larmes. Tu n'est pas gèné de me voir dans cet état ? Non, Guy, non... Je lui mets une compresse d'eau froide et lui caresse le front, le crâne, comme ça, il ne voit pas que, moi aussi, j'ai du mal à retenir mes larmes... 

Je n'imaginais pas que la maladie pouvait aller aussi vite, me dit-il en me demandant une cigarette. Il a envie de cracher mais n'ose pas le faire devant moi. Il a plus de courage que moi. Je n'aimerais pas que des proches me voient dans cet état. Enfin, je dis ça théoriquement. On ne sait jamais quelle attitude on aura devant tel ou tel événement...

De temps à autre, il tient des propos décousu. Il me demande où est le chien qu'il n'a jamais eu. Il est vrai que les métastases ont décidé de quelque peu faire un tour du côté des vertèbres cervicales. 

Il me demande d'encore le serrer dans mes bras. J'ai peur de le briser en mille morceaux bien que je sois loin d'être un colosse. Tu reviendras, Joseph ? Tu reviendras ? Je reviendrai, Guy, promis, sauf si un camion m'écrase en sortant de chez toi. 

Il rit...