La première fois qu'on m'a appelé "vieux con", je devois avoir 35 ans, ce qui est quand même assez jeune. J'étais en train de prendre un verre dans un bistrot quand une jeune étudiante vint me demander un service. Enfin, jeune, façons de parler. Elle venait d'obtenir son diplôme de romaniste et il ne lui restait plus qu'une épreuve facultative et ridicule. À l'époque, si l'on  voulait enseigner, il fallait donner cinq heures (!!!) de cours dans un établissement. Déjà que pendant quatre ans tu n'avais rien appris, c'était un peu comme devenir prof avec une percée de perlimpinpin.

Dis, Joseph, tu ne veux pas m'aider, je dois envoyer ma demande de stage à un préfet d'athénée, je voudrais savoir si j'ai pas fait trop de fautes dans ma lettre. Elle me tend une feuille quadrillée, arrachée d'un cahier à spirales. Sur ce brouillon, je devine qu'il a été écrit en mangeant frites/mayonnaise (nombreuses taches sur le papier) et en buvant un peu de gros rouge (trois auréoles de verre sur la même feuille). Niveau orthographe, une douzaine de fautes, ce qui était plus qu'honorable pour une licenciée de philologie romane avec distinction. Elle les corrige en barrant les mots. Puis, je la vois qui sort une enveloppe, y insère le brouillon, ferme la lettre et pose un timbre. J'éclate de rire. Tu vas quand même pas envoyer ça au directeur ? Ben si, pourquoi ? Parce que, moi, si j'étais le directeur, je jette ta lettre à la poubelle sans même la lire. Elle rit. T'es vraiment un vieux con, me dit-elle, qu'est-ce qu'on s'en fout de la présentation d'une lettre ? Certes, certes, dis-je. Sauf que le directeur sera certainement un plus vieux con encore que moi. Tant que t'y es, tu pourrais aussi aller t'essuyer le cul sur l'enveloppe avant d'écrire l'adresse, ce serait classe. Elle m'a regardé avec des yeux de morue surprise d'être sortie de l'eau. J'étais vraiment un vieux con...

Je l'ai plus jamais revue depuis...Je dois dire que je ne m'en porte pas plus mal...