Lundi. Je fais la connaissance de Manu. Un gros fumeur. 74 ans. La Citadelle, me dit-il, c'est ma seconde résidence. Je ris. Moi aussi. Pourtant, Manu, je ne l'avais jamais vu auparavant. On se voit le temps d'une cigarette à midi et le soir avant d'aller faire semblant de dormir. 

Manu, c'est le genre de mec à qui tu donnes une cigarette et qui te refile tout un paquet pour te remercier. Tu comprends pourquoi je n'ai jamais été riche. Il rit. Il a tout de suite compris mon genre d'humour. Chose rare. On rit beaucoup. C'est pas les sujets qui manquent. À commencer par la "qualité" de la bouffe. Manu est "légèrement" en surpoids. Il ne se déplace qu'en chaise roulante. 

Mercredi midi. Manu m'attend. Il fait froid. Pour se protéger, il a mis une sorte de boa autour du cou. T'as rien d'autre à mettre ? On va te prendre pour un pédé ici avec ça. Il éclate de rire. Mais, Joseph, je suis une femme ! Je me sens mal à l'aise. T'inquiète pas, j'ai l'habitude. Ça fait plusieurs années qu'on la soigne à la cortisone. Maintenant, c'est moi qui lui sert de caddie, je vais la chercher dans sa chambre, je l'y reconduis. 

Manu, ce n'est pas un travesti, ce n'est pas un trans. C'est juste la cortisone. 

Vendredi, je dois partir. On va en griller une dernière avant que je prenne un taxi. Elle m'embrasse. Je dois encore rester quinze jours ici, me dit-elle. Ça va être long sans mon clown. Tu en trouveras un autre. Elle a les larmes aux yeux. Tu peux pas savoir comme je suis contente de t'avoir connu. Le taxi s'en va, elle me fait de grands signes... Elle a trouvé un autre caddie...