J'ai commencé mes "humanités" dans des collèges cathos. C'était ma mère qui voulait ça. J'ignore toujours pourquoi. Bon, Marie-Thérèse à Herve et Saint-Joseph Chênée, ça passait encore. Mais, Saint-Quirin à Huy, ça, ce n'était pas la merde, mais la maladie de la merde. J'y ai tellement souffert que c'est de là qu'est née ma haine des curés, des cathos et même de la ville de Huy. À un point tel que, s'il m'arrivait de devoir traverser cette ville en voiture avec un ami, je lui demandais de s'arrêter juste à l'entrée simplement pour cracher sur son sol. Je sais, c'est très con, mais je m'en fous. Je l'ai encore fait il y a cinq ans. C'est dire.

À Huy, donc, chez ces immondes prêtres puant le sperme rance (il y en avait encore un qui donnait cours en soutane), nous avions neuf heures de latin. Données par ce prêtre en soutane. Comme manuel de latin, nous avions une énorme brique qui devait nous accompagner pendant six ans. Dois-je dire que la discipline de ce pénitencier et moi, ça faisait deux ? Ce manuel était un vestige de l'époque où en dernière année, les élèves devaient être capables de parler latin aux cours. Saint-Quirin était un petit séminaire. C'est ainsi qu'il fallait trouver de nouveaux mots latins pour parler d'avion, d'automobile, etc. Comment dirait-on smartphone en latin ? Méthode ridicule. D'autant plus ridicule qu'on commençait à apprendre les déclinaisons par "rosa", mot qui n'est employé qu'à quatre ou cinq reprises dans toute la littérature latine. Bon, ce n'est qu'un détail. Inutile de dire que je ne suis jamais allé jusqu'au bout de cette méthode.

Puis, je suis entré à l'Athénée de Herstal. Réputé pour être un établissement sévère. Venant de Saint-Quirin, c'était un peu comme si je passais de Sing-Sing aux îles Marquises. Le préfet des études s'appelait Gilbert Etienne. Il était l'auteur d'un petit manuel de vocabulaire latin. Il avait passer de nombreuses années de sa vie à chercher les occurences des mots. Avec son petit manuel, on pouvait traduire 90 % de la littérature latine. C'était très intelligent d'autant plus qu'à l'époque, il n'y avait pas encore d'ordinateurs.

Ce qui était intelligent aussi, de la part de celui qu'on appelait Gigi l'amoroso, en référence à une chanson bien connue, chose qu'il détestait, c'est que son manuel était devenu une référence dans l'enseignement officiel. Tous les élèves devaient l'acheter. Je vous dis pas les droits d'auteur.

Parfois, quand un prof manquait à l'appel, il venait nous donner des cours de latin ou d'histoire de l'art (il détenait un doctorat dans les deux branches). Le préfet craint de tous se métamorphosait alors en un professeur merveilleux. On était au théâtre (enfin, je parle pour moi) et on retenait plus en une heure avec lui qu'en mille ans avec d'autres.

Je ne sais pas s'il vit toujours, mais je garde un bon souvenir de lui. Pourtant, diable sait si nous avons déjà eu certaines confrontations sur le fil. Chose rare, il m'appelait Joseph. Je l'entends encore me dire, râlant un peu beaucoup car je me défendais toujours (j'étais un très bon avocat de ma cause), me congédiant de son bureau: ah Joseph, je finirais bien par vous avoir un jour ! Puis il avait un petit sourire en me voyant sortir. Je pense que, l'air de rien, il aimait bien avoir un emmerdeur comme moi dans son établissement...