Elise avait trois ans, elle passait un week-end sur deux chez moi. Avant de s'endormir, il fallait lui raconter des histoires. J'improvisais toujours. C'était plus marrant. Mais c'était aussi un exercice périlleux. Quinze jours plus tard, elle me demandait de poursuivre "le pays des nuages verts". Périlleux parce que la petite se souvenait des moindres détails. Non, papa, le voyageur avait un chapeau rouge, pas noir. 

Forcément, à cet âge, elle ne savait pas lire. Elle avait juste remarqué que, dans ma bibliothèque, il y avait des livres avec une petite phrase manuscrite au début. Elle avait compris que c'étaient des livres écrits par mes amis. Un soir, elle me demande si je veux bien lui lire un livre de mes amis, et elle s'en va choisir au hasard Les morts sentent bon d'Eugène Savitzkaya. Pas vraiment une bonne pioche quand on n'a que trois ans. Mais, voilà, c'était ce livre et pas un autre. J'ai commencé la lecture en me disant qu'après une page, elle allait me demander de lire autre chose. Que nenni ! Encore, papa. Elle n'a fermé ses yeux qu'à la moitié du deuxième chapitre !!! Etait-ce la musique des phrases mêlée peut-être à celle de ma voix, toujours est-il qu'Elise écoutait fascinée. 

C'est ça, le mystère des mots. Même si vous ne comprenez rien, ils sont un peu comme le serpent Kâ du Livre de la jungle. Ils vous accrochent l'oreille ou les yeux et vous sombrez dans un étrange gouffre. Après tout, valait mieux lui lire une seule page d'Eugène que des Martine à la mer. Eise m'avait d'ailleurs dit un jour: "Oh, non, papa, pas des Martine" ! Et pourquoi ? avais-je demandé. Parce que c'est trop con. C'était la première fois que je lui entendais prononcer ce mot... Pas la dernière... 

Elle a parfois ainsi des jugements péremptoires. Je me demande bien de qui elle tient cela...