Chaque rue a son Fabrisse. Quand j'habitais au Bois, quatre maisons plus haut, il y avait Fabrisse (prononcer "Fabrèsssssse"). Il venait au moins trois fois par semaine, soit à sept heures du matin, soit à onze heures du soir pour me demander soit des cigarettes, soit de lui lire ou de lui écrire une lettre. Il était analphabète. Pas un méchant mec, mais un emmerdeur de première. Le genre de gars qui hurle quand il murmure. Comme on dit ici, il émargeait au Cpas mais tout le monde dans la rue savait qu'il travaillait au noir. Je me souviens la première fois qu'il me l'a dit. C'était sur le trottoir et tout le monde l'a entendu à cent mètres à la ronde.

Il venait parfois à 22 heures, "dis chef, tu pourrais pas écrire une lettre à mon frère" ? Oui et qu'est-ce que je dois dire ? Oh ! tu mets ce que tu veux ! Ça me faisait rire. Après, il me demandait si je n'avais pas une enveloppe et, tant que j'y étais, si je n'avais pas aussi un timbre.

La rue de la Butte a aussi son Fabrisse, mais je ne sais pas encore comment il s'appelle. Ce matin, vers sept heures, il a éveillé toute l'impasse. Il voulait qu'Adrien lui ouvre la porte. Il fait ça tous les jours, en général vers midi. Il hurle Adrien pendant une heure puis il s'en va quand il n'a plus de salive en bouche, ni de vin dans sa bouteille. Puis il revient deux ou trois heures après. Ni Adrien, ni Nathalie (il y a aussi Nathalie) n'ouvrent. Aujourd'hui, ça avait l'air plus sérieux. Tellement même qu'il a appelé une ambulance. Pas que j'aie écouté la communication, mais, même avec sson portable, il hurle. Adrien ne voulait pas ouvrir. Oui, il était là, il avait même dégueulé par la fenêtre. L'ambulance n'est jamais venue. Du coup, il a appelé la police. Même topo sauf qu'en plus, on apprend qu'Adrien lui a volé trente euros. Plutôt qu'il avait prêté trente euros que l'autre ne lui avait jamais rendus... La police n'est jamais venue. Le zigue doit être connu. 

Vers neuf heures, je suis allé m'acheter un croissant. J'ai croisé le gars. Il était accompagné d'une dame. Ils avaient abandonné le combat avec Adrien, leur bouteille de deux litres de Valpo était vide, ils devaient aller en racheter une autre. Je ne sais pas ce qu'il y avait dans le vin (certainement pas du raisin), mais je ne l'ai plus entendu de la journée. Qui n'est pas finie...