Si, si, il reste encore quelques Lukas Kramer, mais plus de la période "porno". Je les ai tous déchirés voici au moins vingt ans.C'est ce qui explique que les rares calligraphies de Lukas sont aujourd'hui hors de prix. 

Ça devait être aux environs de 1984, je ne sais plus. Je travaillais alors dans une galerie d'art liégeoise (ça existait encore). Un jour, un artiste nous avait fait faux bond. Un mois de vide à combler donc. Fallait trouver une solution. Pas question de demander à un autre artiste d'exposer. La réponse était connue d'avance : "Je ne suis pas un bouche-trou". C'était le temps où le néo-expressionisme allemand était à son apogée. J'avais donc décidé de devenir Lukas Kramer, jeune peintre Berlinois atteint d'un cancer en phase terminale (il fallait bien justifier son absence au vernissage). En journée, j'étais à la galerie et le soir, jusqu'aux heures de l'aube, je "peignais". Des nus cadavériques et d'autant plus obscènes que certains étaient "peints" avec de l'émail Levis sur papier. Faites l'expérience, le résultat est à vomir. Pendant ce mois, j'ai perdu une dizaine de kilos.

Il y avait beaucoup de monde au vernissage. Le plus drôle, c'est que Lukas a vendu une douzaine de pièces. Et chose rare, durant l'expo, des gens venaient. Ce qui me permettait de faire un travail d'ethnologue. Je précise que si j'avais monté ce canular, c'est que cela faisait déjà sept ou huit mois que le propriétaire de la galerie ne me payait plus.

Je me souviens de la tête d'un jeune couple me voyant prendre une paire de ciseaux pour découper tout un coin orangé d'un pastel. Mais, mais, monsieur, que faites-vous ? J'enlève cette partie parce qu'elle choque dans l'ensemble. Mais, mais, vous n'avez aucun respect pour le peintre !!! Je m'en fiche, il va mourir... 

Je me souviens aussi des trois longues visites que fit une bonne soeur. Seule, la première fois, accompagnée de deux autres ensuite. La dernière fois, elle me parla de l'extraordinaire force qui ressortait de ces peintures. De ce combat entre Eros et Thanatos. J'en achèterais bien une me dit-elle en riant, mais, vous comprenez, si j'expose ça chez moi, je suis excommuniée sur le champ. J'appris aussi que c'était une grande lectrice et que, ma foi (si je puis dire) elle ne crachait pas sur un verre de vin ou deux.

(à suivre)