La première fois que je l'ai rencontré, c'était dans un "auditoire" de l'Université van Luik où je traînais mes sabots de plomb pensant naïvement rencontrer de brillants professeurs. Autant chercher une une cendre de cigarette dans le terril de la Bacnure (*).

Tout nous séparait. Il était toujours vêtu d'un costume trois pièces, avec le gilet, la cravate, la barbe impeccablement taillée alors que j'errais cheveux tombant jusqu'aux épaules et habillé de noir de pied en cap. Le genre de mec auquel je n'aurais jamais dit bonjour. J'ignore toujours pourquoi il s'était adressé à moi un jour en m'offrant une Dunhill (marque qu'il fume toujours). C'était, comme on dit, une tête. Il lisait Shakespeare en anglais, je me contentais des traductions. Il buvait du whisky, et moi de la bière. Et je dois bien avouer qu'au début, son accent tourangeau et son hyper correction de la langue française m'emmerdaient. Je m'amusais d'ailleurs à faire exprès des "fautes de français" qui le faisaient blémir. Comme tous les grands amoureux, il était (et est toujours) misogyne. C'est peut-être cela qui nous a rapprochés. 

Il termine maintenant sa carrière de prof dans une école secondaire réputée. On l'aura deviné, c'est plutôt le genre de prof vieille école. Dès la rentrée des classes, il interdit à ses nouveaux élèves l'usage des mobiles (même éteints) en classe, il ne veut pas voir cet objet du diable, il vouvoie ses élèves. Chose curieuse, cela marche, il y a même des listes d'attente pour pouvoir suivre ses cours. Chose encore plus curieuse, il aime bien mes rares livres. Me présentant même comme le Thomas Bernhard liégeois. Enfin, dernier détail, il hait Amélie Nothomb. Ce que je comprends très bien, évidemment.

Jacques Izoard, qui recevait des centaines de livres par an, me disait toujours que si "dans ces livres, il y a une seule belle phrase, je ne le jette pas". Une seule belle phrase chez Amélie, c'est déjà s'attaquer à l'impossible. Bon, je lui reconnais le courage de sortir un "roman" par an, chose dont je serais incapable, un peu à la manière d'un éboueur qui a le courage de lancer mille poubelles par jour dans le camion.

J'ai eu le malheur de croiser un jour cette faiseuse de rédactions. Déjà coiffée d'un célèbre chapeau à mi-chemin entre le soulier d'un clochard et la bouse de vache écrasée, deux choses m'avaient frappé chez elle. D'abord sa laideur physique, mais ça, elle n'en peut rien. Photoshop n'existait pas encore et il y avait encore d'excellents photographes. Son incroyable prétention ensuite. Mademoiselle hésitait, se demandait si elle devait se trouver sur ce stand-ci ou rejoindre celui de son Eéééditeeeeeur...

Mais bon, l'égoût et la douleur, ça ne se discute pas...

Mais bon, je la comprends, cette malheureuse enfant, alcoolique à quatre ans (!!!) à force de vider les restes de verres dans les nombreux cocktails que son ambassadeur de papa organisait au Japon ou ailleurs, mangeuse de fruits pourris, une telle enfance misérable, ça ne peut que vous marquer...

* J'ai malgré tout rencontré quelques profs intelligents à Luik...