Quand je travaillais à la bibliothèque (fort peu fournie alors) de l'Alliance française de Guadalajara, j'avais trouvé un livre, paru chez 10-18 et dont j'ai oublié le nom. Ce livre ne contenait que des lettres de personnes qui avaient pris un aller-simple pour Birkenau et autres sinistres endroits. C'étaient des lettres brèves. Bien entendu. Ce n'est pas là que Proust aurait pu écrire la Recherche. Des lettres banales mais qui vous prenaient le ventre et faisaient bien souvent venir les larmes aux yeux. Je m'étais dit que ces lettres auraient pu être lues dans une mise en scène très sobre. Une voix de femme, une autre d'homme, peut-être aussi des voix d'enfants. Comme ce mot retrouvé par miracle : "maman, pourquoi ils nous font ça" ? C'était ce genre de lettres. Rien de plus. Froid dans le dos.

J'ai lu ce livre trois fois. Il m'avait donné l'idée d'écrire une autre pièce dont le titre était "Berlin, Noël 44". Déjà, avoir une idée pour un texte, c'est très mauvais. Puis, je déteste écrire pour le théâtre. Je l'ai fait une fois. Plus jamais. 

Le synopsis était simple. La famille disons Muller invite la famille Kohl au réveillon de Noël 44 à Berlin. Monsieur Muller est très ami avec Monsieur Kohl. Ça fait trois ans qu'ils travaillent tous les deux comme gardiens à Birkenau. Mais l'Allemagne nazie commence à sentir le sapin. Les deux amis fêtent leurs promotions qu'il viennent d'obtenir pour l'excellence de leur travail. Le tout autour de quelque chose qui ressemble à une dinde que Madame Muller est parvenue à trouver chez une amie fermière dont le mari est sur le front russe et qui est tenue d'héberger des prisonniers venus obligatoirement travailler dans leur ferme. On ne sait pas en quoi consistait leur travail, mais...

Le repas se déroule tranquille. Enfin, pas tant que ça. Nos deux compères se plaignent des retards de plus en plus fréquents. Ça commence à manquer de fils barbelés. Trois semaines qu'ils attendent d'être ravitaillés en Zyklon B, la qualité du chanvre pour les cordes n'est plus la même qu'en 40. Etc, etc. Je me suis vite rendu compte qu'une telle pièce était impossible à monter. Aucun directeur de théâtre ne l'aurait acceptée.

Et, pourtant, je suis certain que c'était comme cela qu'on parlait, entre collègues, à Berlin en 40. Quand une caissière de grande surface invite sa collègue autour de la dinde, de quoi croyez-vous qu'elles parlent ? De leurs journées de caissières dans une grande surface. Ou bien de la dernière de Belgium got talent. Certainement pas de la Nausée de Sartre... Et c'est comme ça dans toutes les familles. Pourquoi aurait-ce été différent, à Berlin, Noël 44 ?

Mais évidemment, une telle pièce ne pourrait être écrite que par un Allemand ayant vécu ce Noël. Un étranger risquerait trop d'être poursuivi pour apologie du nazisme ou pour son anti-sémitisme...