Rien n'est plus éreintant que d'être oisif ou paresseux. Cela demande un effort de tous les instants. Les esclaves contemporains ne connaissent pas le bonheur de leurs heures de turbin régulier. Ils n'ont rien d'autre à penser sinon, peut-être, à se demander comment ils vont faire pour rembourser leurs inutiles crédits. Tandis que lorsque l'on n'a rien à faire, il faut tout le temps penser à ce qu'on pourrait bien faire. C'est pour cela que nombre de retraités s'emmerdent une fois que l'heure a sonné. Ils n'ont plus de rails à leur routine... Comment ? Partir en vacances en novembre alors que pendant quarante ans, c'était en juillet ou en août ? Ça va pas la tête ?

Donc, pendant deux ans, en 1983/85, j'ai fait semblant d'être bibliothécaire à Herstal. Autant traduire  Rabelais en langage gestuel à des sourds de Soweto. Ma tâche consistait (c'était valable aussi pour deux ou trois autres collègues) à ficher 800 livres que la grosse Edith devait ensuite recopier sur une machine électronique qui devait bien peser une bonne tonne. (La machine, pas Edith). Heureusement, on s'entendait bien. Avec Serge, le Juif, qui allait devenir mon ami, on s'était mis d'accord: bon, 800 livres en un an, on finit le boulot en deux mois et puis, basta. Le bibliothécaire en chef n'en revenait pas. En un an, l'équipe précédente n'avait fiché que deux ou trois cents livres. Bon, en tant qu'esclaves, on était pas grassement payé. 26.000 francs belges au début, moins 10 % trois mois plus tard en vertu d'une taxe de solidarité pour sortir le pays du chômage !!! J'en ris encore aujourd'hui. En fait, ce système de Cadre spécial temporaire (aka CST) n'était qu'une forme cachée d'un autre système que d'autres préconisaient : enfermer les chômeurs huit heures durant pour qu'ils ne travaillent pas au noir.

Puis, un jour, notre "chef" nous dit qu'il y avait une vieille réserve de livres dans le coin et qu'on ferait bien d'y aller faire un tour. À part quelques moineaux, plus personne n'avait dû mettre les pieds là-bas depuis la chute du troisième Reich. C'était un vieux grenier au troisième étage, mais, pour moi, c'était la caverne d'Ali-Baba. Gravures coloriées à la main, ouvrages des siècles 17 et 18. Il y avait même la deuxième édition des oeuvres complètes de Rousseau éditées sur un papier épais comme du buvard et qui, des années durant, avait servi d'éponge aux fuites dans le toit. De sorte que, sur la trentaine de volumes, seuls cinq ou six étaient encore intacts. Mais, comme m'avait dit le chef, je pouvais prendre ce que je voulais. Donc, pendant trois mois, je suis sorti du grenier aussi propre qu'un mineur de son puits. 

En 1900, le théâtre en wallon était à son apogée. J'ai retrouvé dans ce grenier des dizaines et des dizaines de manuscrits que j'ai quand même sauvés de l'oubli. Un vrai trésor pour les linguistes et autres spécialistes. Sauvetage sans aucun doute bien vain. Cette trouvaille n'intéressa même pas la Bibliothèque des Chiroux.

Un peu comme si, toutes proportions gardées, la Bibliothèque de France avait répondu à un quidam qu'elle n'en avait rien à foutre du manuscrit d'Hernani... Enfin, on est à Luik. Ceci expliquant cela...