Enfin, qu'ils disent. C'est un monsieur que j'ai connu jadis. Il est mort à présent. Un monsieur très bien, avec une bonne place dans la société et des prinicpes moraux très élevés. La première de ses valeurs était le travail. Il bossait en moyenne une douzaine d'heures par jour. Ensuite venait la famille, mais pas trop, il était un père ravi, marié, deux enfants, un garçon et une fille en plus, que demander de mieux ? Il avait gravi les échelons de sa société, un à un. À force de travail, bien entendu. Il ne craignait pas le licenciement. Il était tellement indispensable que si on le virait jamais, sa boîte fermerait ses portes dans la quinzaine.

Il quittait sa maison à sept heures et rentrait entre 20 et 22 heures. C'était le moment de l'apéro. En général l'un ou l'autre scotch, mais il ne buvait pas. Sa femme gardait le repas au chaud tandis qu'il refaisait le monde comme on peut le refaire après une demi bouteille d'écossaise boisson. Parfois même, il travaillait le week-end. C'était l'époque bénie où les portables n'existaient pas encore. De toute manière, sa femme ne se serait jamais permis d'appeler le bureau pour savoir s'il y était. J'ai comme une certaine tendresse pour les femmes aveugles.

Un samedi, il m'avait emmené sur son lieu de travail. Je n'avais qu'à dire oui, il m'aurait engagé. J'avais ma "carrière" toute tracée. J'ai souri. J'ai surtout souri en voyant que sa secrétaire faisait aussi des heures supplémentaires. Petit tailleur noir et bas de même couleur (ça se voyait que c'étaient des bas, la jupe était très serrée), et, surtout, une bonne vingtaine d'années de moins que sa femme. Mais, au contraire de celle-ci, la secrétaire était quadrilingue. Je n'ai pas demandé où elle lui fourrait toutes ses langues. Notez que je me serais largement contenté d'une seule à l'époque. 

À mon sourire en coin, le monsieur avait bien compris qu'il n'était pas nécessaire de dire à sa femme que j'avais vu la secrétaire. Puis, j'ai perdu l'homme de vue pendant longtemps. Je devais le revoir bien des années plus tard au centre de Luik. Je ne l'avais pas reconnu au premier coup d'oeil, il marchait avec une canne, il avait pris trente kilos facile. Mais, le plus étonnant, c'était qu'on était en début d'après-midi, une heure où l'indispensable devait être au boulot. Il était encore loin de la retraite. On avait pris un verre. T'es pas au travail ? T'as congé ? Non, non, Joseph. Tu sais, je t'en ai toujours beaucoup voulu avec tes idées d'être contre le travail. Ça fait deux ans que j'ai été viré. Ça fait deux ans que, tous les matins, je me llève à sept heures pour ne pas que ma femme sache que je suis au chômage. Ah, lui dis-je en souriant, finies les heures sup avec la secrétaire alors ? Oh, la secrétaire, m'avait-il répondu tristement... Il n'avait plus dit grand chose. Il n'avait plus de travail supplémentaire. Désormais, il rentrait chez lui à seize heures. Sa femme lui avait préparé son petit quatre heures. C'était l'heure de l'apéro. Il refaisait le monde comme on le refait après une demi-bouteille de boisson écossaise. Il s'emmerdait comme s'emmerdent les indispensables. Même sa femme s'emmerdait. Ils venaient de se rendre compte qu'ils n'étaient pas immortels...