Voilà bien une expression, relativement récente, que m'a toujours énervé. Comme si le deuil était un travail ! Alors qu'il est simplement la seule certitude de la vie. Tout le reste n'étant même pas littérature.

Mon cas n'est certes pas universel. C'est juste un cas. Un témoignage. Lorsque papa est mort, je n'avais même pas quatorze ans. Et alors ? Trois jours auparavant, mon odieuse mère était venue m'éveiller en pleine nuit pour exiger que j'aille veilleur papa. Le médecin était, m'avait-elle dit, venu lui faire la piqûre fatale. Comme tout enfant bien sage, j'avais obéi à cette Carabosse qui était allée se coucher en ronflant du sommeil de la juste qu'elle prétendait être. Et moi, j'étais là, tenant la main de papa. Chronométrant les battements du coeur de plus en plus rares. Sauf que, vers sept heures du matin, sa peau, son pouls redevenaient tièdes, puis chauds. Comme s'il ne voulait pas mourir. Puis mon odieuse mère s'était levée et ses premières paroles furent : "Comment, il n'est pas encore mort, celui-là" ? Les paroles avaient étés dites en wallon, ce qui les rendaient encore plus abjectes. Non, il n'était pas encore mort. Il allait encore survivre trois jours...

Contrairement à ma mère, je l'aimais bien, papa. Fils de mineur, mineur lui-même, enfant battu, il ne m'a jamais frappé. Juste une colère immense, quand j'avais douze ans et que, imbécilement, je lui avais dit que je préférais encore devenir manoeuvre dans une usine plutôt que de continuer l'école. Aveugle, il s'était levé et, diable sait comment, il m'avait attrapé par les épaules et secouer violemment. Pas frappé. Il ne m'a jamais frappé. Un adulte qui frappe un enfant, ce n'est qu'un lâche, me disait-il toujours. Mais il était furieux. Mi petit fî, ne dis plus jamais ça de ta vie ! Intérieurement, il devait sans doute pleurer aussi fort que je le fais maintenant en racontant ceci… Sans le savoir, je l'avais insulté...

Le sept avril 71, peu après midi, ma soeur, la vieille emmerdeuse m'a dit d'aller chez le coiffeur. Je me demandais bien pourquoi. Avec le recul, je pense que c'était pour ne pas que je sois là au moment du dernier souffle. Je n'ai jamais dit que Lisette était méchante. Elle m'avait donné vingt francs de l'époque. Il m'en restait dix en sortant de chez le coiffeur, je suis allé acheter des fusées, des feux d'artifices. Quand je suis rentré à la maison, j'avais compris. Lisette avait les yeux rouges. Pourtant, ce n'était pas son père. Mon petit frère a couru vers moi, il pleurait aussi. On a beaucoup pleuré, tous ensemble, pendant je ne sais pas combien de temps. Puis, avec mes neveux, nous sommes allés dans le bois et nous avons allumé les feux d'artifices. Merveilleuse cérémonie secrète ! J'avais tellement de fois vu papa mourir dans ma brève vie que sa mort me soulageait.

Ils sont jeunes, ils ne savent pas, avait dit mon beau-frère qui était aussi mon parrain. Non, on ne savait pas. Il avait raison. Puis il y eut les funérailles. La grande couronne d'oeillets rouges offerte par l'Union minière du Haut-Katanga où il avait été esclave pendant une trentaine d'années. Le discours du représentant de la dite umhk. Les larmes d'enfant de mon parrain, hoquetant derrière le cercueil. Le cercueil descendu dans la terre de Herstal. Une idiote me serrant dans ses bras en me disant que, maintenant, j'étais le chef de famille. Pauvre donne. Les jours suivants où je veillais à ne plus mettre que deux couverts au lieu de trois. Ma mère qui râlait parce que sa pension de veuve (dont elle allait profiter pendant près de trente ans) tardait à arriver. Et moi qui, la nuit, regardait l'étoile Vénus en imaginant ques c'était le regard aveugle de papa qui me faisait un clin d'oeil.

Il n'y a pas de "travail de deuil". Ça n'existe pas. Il y a juste un membre ou deux, ou plus qui vous manquent. Alors, comme on dit, on fait "avec". On vit. On survit. On se demande pourquoi et à quoi bon ? 

Papa, ça fait plus de quarante ans que tu me manques. Je ne te l'ai jamais dit parce que tu es parti fort tôt. Et que, dans les familles, les mots d'amour, ça fait un peu beaucoup tapette. 

Papa, je t'aime...