Je l'ai toujours connue. Sa façade ancienne. Ses volets métalliques pas toujours relevés car son propriétaire, Daniel Higny, ouvrait selon son humeur. Elle me faisait penser à cette librairie que l'on peut voir dans le film Boudu sauvé des eaux. À un moment donné, le bouquiniste laisse Boudu (Michel Simon) surveiller son magasin. Un client approche et demande à Boudu s'il a reçu l'exemplaire des Fleurs du mal qu'il avait commandé. Et Boudu de répondre: "C'est une librairie ici, Monsieur, pas un fleuriste".

Daniel était un peu comme ça. Assez misanthrope. Solitaire. Il avait, parmi d'autres clients, un ancien bourgmestre de Liège. Chaque fois qu'il venait commander un livre, Daniel lui demandait: "oui, c'est à quel nom" ? Ce qui, évidemment, vexait le notable. Qui revenait quand même puisqu'il savait qu'il n'y avait que là qu'il pouvait trouver le genre de livre rare qu'il cherchait.

Je parle au passé car je viens d'apprendre que Daniel était parti dans la nuit de samedi à dimanche, emporté par la même maladie que celle qui avait failli me prendre l'an dernier. C'est, en fait, une double mort car sa bouquinerie ne lui survivra pas. Elle faisait un peu tache dans cette rue où l'on ne jure plus que par les vitrines clinquantes des commerces éphémères et inutiles.

Salut Daniel.