Je me souviens de la première crise. C'était en 1973. La crise du pétrole. J'en garde un assez bon souvenir. C'était l'époque des dimanches sans voitures. On prenait nos vélos et on allait rouler sur l'autoroute. On grimpait la forte pente de la tranchée de Cheratte pour la redescendre aussitôt à fond la caisse. On faisait aussi des courses dans les rues de la ville déserte. Mais, surtout, le crise avait eu un côté merveilleux. L'économe de mon école n'avait pas pensé à faire remplir la cuve de fioul. De sorte que l'établissement dut fermer ses portes de longues semaines. C'était le moindre de mes tracas. Les tuyauteries pouvaient exploser, noyer toutes les classes, causer d'irréparables dégâts, pour moi, c'était tant mieux. Ça m'évitait de me rendre chaque matin avec des semelles de plomb écouter les profs qu'en général je n'entendais même pas. Le rêve dura plusieurs semaines. Jusqu'au matin où je vis l'horrible camion-citerne s'arrêter devant l'école. Le surlendemain, nous avons tous reçu une lettre du préfet nous annonçant qu'il avait le plaisir de nous dire que les cours recommençaient. Il avait un sens de l'humour un peu spécial...

Mais, au fait, nous ne sommes jamais sortis de cette crise de 73. Ça n'a jamais cessé depuis. Et l'actuelle me semble pipi de chat à côté de celle qui  va venir.

Et, si on y réfléchit bien, au tout début des années soixante, il y a eu, à Liège, la crise des mineurs, puis celle des sidérurgistes. En fait, nous ne sommes qu'une génération de crises. Sans avoir, heureusement, pas connu la guerre. Mais ces crises successives ne sont-elles pas des guerres larvées et insidieuses qui ont déjà fait, de par l'Europe, des milliers de victimes muettes ?