Il y a une expression populaire liégeoise que j'aime beaucoup. "Oh, à notre âge, on est plus près de Robermont que de Rocourt". Rocourt étant la plus importante maternité de la ville et Robermont, le plus grand cimetière. Autant dire qu'à mon âge, je suis déjà presqu'aux grilles de Robermont. J'entends déjà les pas des rares personnes qui m'y suivront faire crisser les cailloux des allées et les feuilles d'automne tomber en silence sur la fosse commune dans laquelle je donnerai à manger aux doux asticots aussi blancs que charnus qui m'entreront doucement mais surement par le cul pour se rassasier et me laver les os. 

Mais, à quel âge est-on conscient que l'on est déjà sur la pente descendante de la vie ? J'en connais de très âgés qui se pensent immortels et ne se posent même pas la question. Pour ma part, j'étais persuadé de ne jamais connaître l'an 2000. Et nous voilà en 2013. Je suis quand même un sacré emmerdeur. L'an dernier, à cette époque, j'ai failli passer l'arme à gauche. Notez que, je puis en témoigner, c'était un moment très agréable. Je n'avais pas mal, j'avais de célestes hallucinations auditives, les infirmières avaient des gestes d'embaumeuses, des "ça va, monsieur Orban" comme des onctions extrêmes. Il y en avait même une, l'infirmière de nuit, qui passait sa main dans mes cheveux toutes les deux heures en m'encourageant. Enfin, je dis ça, ça faisait peut-être partie de mes hallucinations. Je ne me souviens de presque plus rien. Sauf d'une petite voix qui, un jour est venue me dire : "ça va, papa" ? Normalement, elle ne pouvait pas entrer aux soins intensifs. Je me souviens, mais peut-être était-ce aussi une hallucination qu'une infirmière lui avait demandé ce qu'elle faisait dans le service ? Je viens voir mon papa. Oh, toi, je n'ai pas besoin de te demander qui est ton papa, allez, entre mais cinq minutes seulement. Si ne j'avais pas entendu cette voix, je n'aurais sans doute pas repris des forces. Je me serais sans doute laisser submerger par la morphine ou autres trucs du genre. 

Je ne le savais pas, mais j'étais en train de mourir. Mais, jamais, pas une seule fois dans ma vie, je n'avais connu de moment aussi merveilleux...