Hier soir, j'ai mangé avec mon ami Patrick L. Je le connais depuis plus de trente-cinq ans. J'ai d'abord demandé à la jeune servante russe de nous réserver une table loin des fenêtre pour qu'on ne puisse pas nous voir de la rue. Vous comprenez, Monsieur est marié lui dis-je. Pendant la conversation, Patrick m'a dit qu'il lisait régulièrement mon blog, même s'il trouvait parfois mes articles un peu trop misogynes. Oui, et alors ? Ben, et alors, tu as pensé à ta fille qui pourrait tomber sur ces textes plus tard ? Vaste question.

Non parce que, lorsque j'écris, en général, je ne pense pas aux lecteurs, sinon je n'écrirais plus rien. Je ne pense à la lectrice qu'en cas de lettre d'amour. Mais cela relève du privé. Et vous allez me dire que, de toute manière, des lettres d'amour, je n'en ai plus écrit depuis mille lunes. Je ne vous répondrai pas car cela relève aussi du privé. 

Oui, pour diverses raisons. Je suis devenu papa sur le tard. J'avais quarante-six ans. Avant ça, j'ai écrit certains textes qui n'étaient guère pour enfants. J'ai aussi reçu de nombreuses lettres d'amour qui dorment depuis longtemps dans une boîte à chaussures. (Preuve qu'elles n'étaient pas aussi nombreuses). Je me suis souvent posé la question. Dois-je les brûler pour qu'Elise ignore à jamais que son papa avait eu quelques amoureuses ? Ou dois-je les garder pour que ma fille soit contente de voir que son papa a eu des personnes qui l'aimaient ? Je me le demande toujours. Ça me rappelle une anecdote. Un jour, j'ai reçu un couple d'amis que je n'avais plus vu depuis fort longtemps. Elise était là. Elle avait quatre ans. Ils avaient apporté des cadeaux pour la petite. Une fois les amis partis, Elise me demande si la dame avait été amoureuse de moi ? Pourquoi me demandes-tu ça ? Parce que je l'ai bien vu, chaque fois qu'elle te parlait, elle avait les yeux qui brillaient. Comme quoi, ça ne sert à rien de cacher quelque chose aux enfants.

Quant à ma misogynie, parlons-en. Elle est un peu le pendant de mon adolescence. Quand, par miracle, une fille m'adressait la parole, je regardais toujours derrière moi avant de demander: "heu, c'est à moi que tu parles" ? Il me semblait alors (et toujours maintenant) impensable qu'un être de l'autre sexe puisse s'intéresser à moi. Même si, certains soirs, il m'arrivait de souiller les draps en pensant à elle.

Oui, je sais que, dans quelques années, ma fille aura envie et peur au moment de la première fois. Comme son papa. Mais cela ne me regarde pas. Et ma misogynie, finalement, est une autre manière de vous dire que je vous aime...