Dans les années 60/70, il y avait certes, à Herstal, quelques personnes qui juraient leurs grands laïcs qu'ils ne travailleraient jamais dans cette usine de mort. Sauf si on leur proposait un poste de direction, bien sûr. À cette époque, tous les habitants de la commune connaissaient au moins un membre de la famille qui passait sa journée dans le bruit et les odeurs d'huile. Ils étaient alors près de dix mille à se rendre au pilori chaque jour. Sont-ils encore mille aujourd'hui?

La fameuse grève des femmes dans les années soixante, c'était quand même un moment historique. Elles en avaient marre de faire le trottoir pour leur cynique patron. Alors, elles sont descendues dans la rue. Avec le temps, je me dis que c'étaient là de vraies féministes. Autre choses que les chiennes de gagarde qui défilent parfois en bas noirs et porte-jarretelles de chez Dior pour revendiquer que leur corps leur appartient et que ce n'est pas parcequ'elles s'habillent ainsi que... Pauvres chiennes, pauvres bâtardes. Ce n'est pas une insulte, c'est une réalité. Nous sommes tous des bâtards. Sans quoi, nous ne serions pas. 

Comme disait mon ami AvecK, elles réclamaient cinquante centimes (de francs belges, soit un centime d'euro) d'augmentation. Elles reçurent cinq centimes. De franc belge. Sans le dire, car l'époque était à la pudeur extrême, elles réclamaient aussi qu'on cesse de leur soulever leur jupe quand elles étaient courbées devant leur établi. Le peuple, celui qui ne travaillait pas au "Syndicat" (comme on appelait avant la FN) les méprisait d'ailleurs. C'étaient des "femmes de fabrique", des putes capables de se faire enculer devant leur machine pour acheter une tranche de pain supplémentaire pour leur gosse. À trente ans, elles étaient déjà vieilles. Elles avaient à peine connu un printemps que c'était déjà leur automne. 

Je me souviens de mon prof de religion d'alors. Un prêtre-ouvrier. Oui, je préfère encore un gars comme ça qu'un laïc qui a sa chasuble tatouée sur le corps. C'était un brave gars. Il s'appelait Joseph, comme moi. Il nous disait qu'il ne voyait pas de différence entre le Christ et Karl Marx. Que ce n'était pas le Christ qui avait créé le catholicisme. Pas plus que Marx n'avait créé le stalinisme. À l'époque de la guerre des Six Jours, il travaillait à la FN. Il fabriquait des armes pour Israël et pour l'Egypte. Ce n'était pas grand chose, mais, pour lui, c'était beaucoup. Il sabotait un arme sur je ne sais pas combien. Dois-je signaler qu'il ne fit pas long feu dans la fabrique? Mais ils n'étaient pas beaucoup à le suivre.

C'est facile, aujourd'hui de jeter la pierre à ceux qui obéissaient aveuglément pour ne pas perdre leur place. En 40, qu'aurais-je fait si, ayant une famille à nourrir, Dodolf m'avait proposé une place au sommet d'un mirador?