Une époque pour laquelle je n'éprouve guère de nostalgie. Je venais d'avoir douze ans. Je n'étais plus vraiment un enfant, pas encore un ado, cette période de la vie que j'ai toujours trouvée la plus hideuse de la mienne. Heureusement, elle dure moins longtemps que la vie qui, de ce point de vue, n'est pas mal non plus. J'avais douze ans, je ne traversais pas encore le pont de Huy, me contentant d'un pont à Amay où je vivais alors. Je traînais mon ennui, déjà alors, dans le petit bois devant chez moi à écouter les oiseaux, à regarder pousser les fleurs. À fureter dans les coins. C'est là qu'un jour je vis furtivement passer un couple de loriots. Je n'en ai jamais plus vu ensuite. C'est là qu'un jour, je découvris par hasard une plaque de schiste sur laquelle une branche entière de fougère était fossilisée. Je l'avais raménée, très fier, pour l'offrir à ma mère. Qui, fidèle à sa légende, me l'avait retirée des mains pour le briser en mille morceaux dans la poubelle sous prétexte que ce n'était qu'un "ramasse-crasses". Ce ne fut qu'un de mes chagrins de plus, parmi mille autres. Cet été-là, il restait, à papa, moins de deux ans à vivre. Mais, à mon âge, deux ans c'était encore un semblant d'éternité. Je n'avais évidemment pas de petite amie, je devrais encore attendre six ans pour, diable sait par quel miracle, d'autres lèvres osent frôler les miennes. Je ne savais pas qu'elle aurait de longs cheveux bouclés et sentirait le blé que l'on vient de couper. Je n'avais que d'impossibles amoureuses auxquelles je n'aurais jamais osé parler, ni même lancer un sourire. Je me contentais de leur écrire des lettres. Ça me prenait plusieurs jours et quelques secondes avant de les déchirer devant la boîte aux lettres...

Je ne souviens heureusement plus de ce que je pouvais leur écrire. En fait, je ne savais même pas à quoi ressemblait une fille. Oui, il y en avait bien quelques unes qui oubliaient de boutonner leur chemisier pour montrer un petit peu que leurs petits seins poussaient. Mais j'ignoraient ce qu'elles avaient ou pas entre leurs jambes et pourquoi elles devaient cacher ce secret en se croisant les jambes.

C'était une drôle d'époque. Celle des pattes d'ef qu'il était hors de question que je porte. Deux ans plus tard, je suis entré à l'Athénée de Herstal. Les filles ne pouvaient pas porter de mini-jupe, ni de short, mais un tableir. Dans la classe, elles ne pouvaient pas s'asseoir à côté d'un garçon. Il y avait une cour de récré séparée. À la sortie, il y avait même une vieille surveillante idiote qui faisait le tour des rues dans l'espoir de surprendre un jeune couple et de leur coller dix points de conduite en moins s'ils s'embrassaient. Faut dire que ça devait faire trente ans au moins qu'on ne l'avait plus embrassée si, toutefois, on l'avait fait un jour. Les profs avaient le droit de fumer en classe. Ça dérangeait personne. Les élèves pas. Quoi que, en dernière année, je ne m'en suis pas privé. Bon, quand même pas des joints. Nous étions trois ou quatre à ne quand même pas poussser la provocation jusque là. Certains profs me détestaient profondément. Mais, curieusement, quelques autres m'aimaient beaucoup. Je n'ai jamais compris pourquoi. Des femmes surtout. Allez savoir pourquoi. Peut-être regrettaient-elles de ne jamais avoir engendré un génie tel que moi? Je ne sais pas. Jes les appelais Madame, vous. Je n'aurais jamais osé les appeler par leur prénom. Les garçons ne pouvaient pas porter les cheveux longs. L'interdiction n'a jamais vraiment fonctionné chez moi. Malgré les menaces. Les mêmes que celles que j'entendais ma mère proférer.Ah! Joseph, me dit un jour le préfet, qu'est-ce que je peux encore faire avec vous? Me laisser tranquille, Monsieur. Il avait souri en secouant la tête... 

Cette année-là, je reviens en 1969, il y avait une chanson que j'ai dû écouter des centaines de fois... C'était une drôle d'époque... Très loin du Pont de Huy où je n'aurais sans doute remarqué personne... Même pas moi...

http://www.youtube.com/watch?v=s-jGrVV44KI