C'était, dans mon enfance, un personnage important. Dans les villes aussi, mais plus encore à la campagne. Il arrivait tous les matins, très tôt. Avec le journal, avec le courrier, avec parfois quelques factures. Il devait se lever fort tôt, qu'il pleuve, vente ou neige, comme le clamait chaque année le calendrier de la Poste bien avant qu'ellle s'appelle bepost. Il s'appelait Antoine, mais tout le monde l'appelait Facteur. Un peu comme on disait Docteur, les jours de grippe. Mais lui, c'était tous les jours. Je reconnaissais de loin le bruit du moteur de sa petite Citroën rouge vif. Tous les matins, à la même heure. Il apportait le courrier et en prenait d'autres pour éviter aux villageois de se rendre à la poste. Tous les jours, sauf les jours où il portait à domicile la "pension". Là, il arrivait plus tard et un peu plus joyeux que d'habitude. Less retraités étaient généreux. Ils lui laissaient tous une "dringuelle", mot flamand passé en wallon, de l'argent pour boire. Chaque mois, il arrondissait ainsi sa mince paye. 

Pendant quatre ans, j'ai été secrètement amoureux de sa fille. Je faisais même le détour buissonier vers l'école dans l'espoir toujours déçu de la voir sortir de chez elle. Jupe écossaise, chaussettes blanches et ses cheveux très noirs. Elle avait juste le malheur de s'appeler Martine, comme la petite héroïne des livres d'enfants. Alors, les enfants se moquaient d'elle, Martine à l'école, Martine à la ferme... Les enfants sont cruels...

Un jour, Antoine était venu fêter une promotion dans le café de mes parents. Il avait invité trois amis à jouer au "couillon", sorte de belote simplifiée. Le perdant devait offrir un martini, puis deux, puis trois. À la fin, ma mère servait le martini dans des verres à Orval. J'ignore comment ils furent accueillis à leur retour par leur "commère". 

J'ai toujours veillé à avoir de bons contacts avec les facteurs. Au Mexique, j'allais chaque jour relever ma boîte postale. C'était plus simple dans une ville aussi grande. J'y allais avec Pèpette, ma chienne labrador trouvée agonisante dans la rue. L'employée était une petite grosse Mexicaine. Une "gordita", pas vraiment le genre Maria Felix. Je suis resté une fois plus de trois mois sans recevoir la moindre nouvelle de mes amis d'ici. Ça me fichait un blues pas croyable. Un jour, je suis arrivé au bureau de poste. La gordita m'a dit qu'elle avait quelque chose pour moi. Il y avait quatre ou cinq lettres qu'elle avait nouée avec un gros ruban cadeau! Vous étiez tellement triste que je me suis dit que ça vous ferait plaisir...

Mais il y avait aussi un facteur. Qui lui, était réellement gordo. À tel point qu'il ne pouvait pas pédaler sur son vélo et le conduisait à la draisienne. Un jour, que je quittais la maison, il m'appela de sa voix de stentor essouflé. Il avait une lettre pour moi. L'envoi avait posé problème. Car si Joseph Orban existait, le nom de la rue, le numéro de la maison et le code postal étaient faux. Comment retrouver un Joseph Orban parmi six millions d'habitants??? Gordo avait résolu l'énigme. Il connaissait un Belge sur sa tournée...

C'était pour vous parler d'un métier qui, d'ici dix ans peut-être, aura disapru. Qu'on ne pourra plus voir qu'en mannequin de cire dans les musées...