C'est une histoire bizarre entre Hubert et moi. Elle a commencé à l'époque de ma très orgeuilleuse adolescence. Quand, certain de mon inanité, je proférais que j'étais "meilleur que Rimbaud, la rime en moins".

J'avais alors écrit un recueil pompeusement intitulé "Le sexe tachycarde" que l'Atelier de l'Agneau avait accepté d'éditer. Mais il fallait une couverture, des illustrations. J'avais dès lors envoyé le texte à Hubert Grooteclaes (rien moins) en lui demandant s'il ne voulait pas l'illustrer ! Quelques jours plus tard, il me téléphonait et m'invitait chez lui! On a choisi la couverture et deux photos. C'était déjà pas mal pour le jeune gamin de lettres que j'étais.

Par la suite, on s'est revus plusieurs fois. Je l'appelais Monsieur, il me disait vous. Nous étions deux taiseux. On ne se parlait guère. Mais pas comme des gens qui n'ont rien à se dire. Comme deux personnes qui se comprenaient sans avoir à prononcer un mot.

Le livre, enfin le recueil est sorti pour sortir aussi vite de la mémoire des hommes. Je n'ai d'ailleurs pas le moindre exemplaire. Parfois, j'osais pousser la porte du Bar du Forum où je savais que Hubert allait prendre ses cafés serrés sur le temps de midi. Un jour, il me dit qu'il attendait sa fille aînée. Marianne. Enfin, aînée, elle avait et a toujours un an ou deux de moins que moi. Le café était bondé. La porte s'ouvrit comme elle s'ouvrait souvent, mais monsieur Grooteclaes me dit: "ah, voilà la p'tite qui arrive". De fait, c'était la p'tite qui arrivait. Ce jour-là, je me suis dit qu'un mec qui était capable de reconnaître le pas de sa p'tite dans le brouhaha, ça devait pas être un mauvais gars.

Les années passèrent sans que je m'en rende compte. J'étais alors un semblant de journaliste et je m'étais retrouvé au centre culturel de Seraing pour un specatcle nullissime consacré à Jacques Brel. Nullissime sauf que j'avais trouvé que Maurane et Ann Gaytan étaient extraordinaires comparées à Lippe Ancion et autres mâles dont j'ai oublié le nom. À l'entracte, j'ai pris un verre avec Monsieur Grooteclaes. Et, respirant un grand coup, je lui ai demandé (depuis le temps) si "Monsieur, je pouvais vous appeler Hubert et vous tutoyer? Il m'avait regardé distraitement et m'avait répondu "ah, quand même, vous en avez mis du temps"...

Un an plus tard, une revue universitaire liégeoise avait demandé un texte sur Hubert. Il avait dit qu'il acceptait mais que c'était Joseph Orban qui devait l'écrire. Tollé. N'importe qui, sauf lui! Hubert avait insisté, si ce n'est pas Joseph, c'est personne. L'université avait plié. N'empêche, j'étais emmerdé. Qu'est-ce qu'un gamin de 25 ans allait pouvoir écrire sur lui?

J'avais passé plusieurs nuits d'angoisse à écrire, raturer, écrire encore quatre ou cinq pages, je ne sais plus. J'avais fini par lui envoyer le texte. Certain qu'il m'enverrait bouler aux cent mille diables.

Trois jours plus tard, il me téléphonait. Je suis bien chez Joseph Orban? J'ai reçu ton texte. Et mon coeur qui explosait entre mes côtes... Ben... À part Léo (Ferré)... il n'y a personne qui ait aussi bien écrit sur moi. Il avait raccroché comme l'enfant timide qu'il était. C'est alors que je me suis rendu compte... qu'il pleurait.

Un an après la parution de ce numéro (dont, je dois dire que l'université de liège m'offrit pour tout salaire dix exemplaires... de mon texte), Hubert me proposa d'aller à Arles avec lui. Voyage de nuit. Hubert était insomniaque. Je dois te dire  une chose, Joseph, je ne parle pas beaucoup en voyage. Ça tombait bien, moi non plus. Il y avait juste quelques petits sourires entre nous. Puis, au bout de la nuit, il me dit qu'il doit dormir une heure ou deux, pas plus. Que la route est encore longue. Arrêt parking, il dort devant et moi derrière. Le soleil se lève. Le soleil tape déjà dur. Je vais prendre un petit déjeûner. Hubert dort. Midi, je vais manger. Quatorze heures, Hubert s'éveille. Mange un bout vite fait parce que la route est encore longue. On reprend l'autoroute. Permière signalisation: Arles: 40 km"... Je le regarde, il me regarde. Il rit. Je ris.

On n'a plus vraiment eu le temps de parler ensuite :-)

La suite, plus tard...