En wallon, on dit mon mononcle. À l'école, on ne pouvait pas parler wallon, on devait apprendre à parler le "bon français". Et plus il y avait de bois dans cette langue, mieux c'était. J'avais une bonne orthographe et ne faisais pas encore de fautes de frappe, comme le le reprochent souvent certaines critiques, pour la bonne raison que je n'avais pas encore de machine à écrire.

Moi, je m'étais créé ma propre syntaxe. C'est ainsi que j'appelais "mononcle" ou "matante" ceux que j'aimais bien. Et oncle ou tante ceux que je n'aimais pas. Quand on est enfant on ne sait jamais pourquoi on aime vraiment bien quelqu'un. C'est comme ça. Notes que c'est vrai aussi plus tard.

C'est ainsi que, du côté paternel, il y avait mononcle Auguste, Victor, matante Bertha. Du côté maternel, le problème était vite règlé, ma mère n'ayant, heureusement, jamais eu ni frère, ni soeur.

Un dimanche sur deux, mononcle Auguste venait donc rendre visite à papa accompagné de tante Hortense. Je ne l'ai jamais aimée. Déjà son prénom. Elle avait un accent traînant et plaintif, une grosse verrue dans le visage, de grosses jambes souvent entourées de bandes Velpeau et une grosse bague en or sertie d'un rubis autour de son gros doigt qui lui allait aussi bien que l'émeraude d'une crotte sortant d'un nez. 

J'attendais l'arrivée d'Auguste avec impatience. Pas parce que il apportait toujours diverses tartes au riz, aux prunes et aux pommes pour le quatre heures, mais parce que, attendant ce moment, il m'emmenait faire toujours le même tour du village au volant de sa Ford Anglia. Celle avec la lunette arrière en forme de Z.

Je dis bien au volant, car j'étais assis sur ses genoux et c'était moi qui "conduisait". La randonnée se terminait toujours par la visite au "lac des cygnes" auxquels on jettait des morceaux de pain rassis. Mais, avant, il y avait toujours la traditionnelle et intrigante visite à la petite fontaine de Saint-Léger à l'orée du bois.

maffe02

 

Au pied de cette petite chapelle; il y avait une source dans laquelle Auguste trempait chaque fois son mouchoir avant de s'essuyer les yeux. C'était un rituel étrange et mystérieux auquel je ne comprenais rien. Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai appris que Saint-Léger était le patrons des aveugles. Ainsi donc, Auguste accomplissait-il ce rite en espérant que le saint intercède en faveur de mon père pour qu'il recouvre la vue!

Etrange parce que Auguste, tout comme mon père, tout comme les mineurs de son temps, était plutôt du genre bouffeur de curés chantant à tue-tête "à bas la calotte" lors des défilés du Parti Ouvrier Belge. Mais ces ouvriers, de manière paradoxale, en même temps qu'ils brisaient les goupillons, avaient tous, ou presque, un crucifix dans leur maison...

Quand nous sommes arrivés au Condroz, il y avait une coutume. Le prêtre venait bénir la maison des nouveaux occupants. C'est-à-dire qu'ils trempaient une branche de buis dans le bénitier, le même bénitier dans lequel j'irai, comme tant d'autres enfants, pisser plus tard.

Je me souviens très bien de cet instant. Papa avait rassemblé tout son français pour parler à l'homme d'église. Monsieur le curé, si je vous reçois, ce n'est pas en tant que curé, mais en tant qu'homme. Nous allons d'abord boire un verre, après vous irez faire vos couillonnades...

À partir du mot "après", il avait retrouver son wallon.