Ainsi donc, tandis que je faisais connaissance avec les soins intensifs de la Citadelle, une dame inconnue mourait à côté de moi. Pourtant les médecins ont tout essayé pour elle. Je racontais cette expérience à une médecin. Je lui disais qu'en apercevant cette dame, j'avais compris qu'elle n'avait plus beaucoup de temps à vivre tant elle était "laide" à voir. Oh, vous savez, me répondit le médecin, quand vous êtes arrivé, vous n'étiez guère plus beau qu'elle.

Ah bon?

Je ne me suis rendu compte de rien. Je ne savais pas  s'il pleuvait ou s'il y avait du soleil. J'avais plutôt des visions de neige. Je me rendais bien compte que les infirmières venaient souvent, que les médecins passaient plus souvent que d'habitude, qu'ils parlaient à voix basse en sortant. Enfin, j'entendais qu'il demandait aux visiteurs: "vous êtes qui? vous faites partie de la famille"? Ce n'est qu'après avoir fermé la porte de la chambre que j'entendais qu'ils parlaient à voix basse...

Les médecins se montraient assez conciliants. Oui, je suis sa soeur, disait la Vielle (celle à qui, depuis bientôt 55 ans, j'ai décerné le titre de la plus grande emmerdeuse du monde. Voilà qui va encore lui faire plaisir). Elle a 20 ans de plus que moi et venait tous les jours, comme une mère au chevet de son fils mourant.

Moi, je ne me rendais compte de rien. Le temps ne passait pas. L'infirmière rousse venait chaque soir me demander si je n'avais pas besoin d'un petit somnifère. Je m'endormais directement. On m'avait mis une sonde dans la verge, au début, j'avais tout le temps envie de pisser et je devais chier sur "la panne". 

Le personnel était conciliant. Il laissait passer les amis, les amies car s'il n'avait autorisé que la famille, il n'y aurait pas eu grand monde. Bien entendu, il y avait ma fille, la petite fée de huit ans (et demi, papa) qui me rendait sinon des forces, du moins le sourire. "Papaleplusbeaudumonde" ne devait pourtant pas être très beau à voir...

Vous devez être célèbre, me dit un jour une infirmière, on vous téléphone même de France. Je suis surtout célèbre d'être un inconnu lui dis-je. Elle avait ri.

Les quinze premiers jours, les visiteurs ne pouvaient pas rester longtemps. Un quart d'heure. Du reste, ça ne servait pas à grand chose, je respirais à peine et je cherchais mes mots les plus simples dans tous les dictionnaires du monde. 

Je n'avais pas mal. On m'avait sans doute bordé dans le lit de Morphine. Je voyais des gens défiler. Je ne m'en souvenais pas toujours. Thierry m'apportait le courrier. Pierre avait repris mon blog. Danielle m'avait conduit aux urgences et elle venait aux nouvelles, accompagnée, le plus souvent, de la plus grande emmerdeuse du monde qui voulait me voir ressusciter d'un coup sans même m'apporter l'extrême-onction :-)

Puis tous les autres aussi. Je ne donne pas les noms car j'en ai oublié. Je voudrais leur dire merci. À tous et à tous comme je dis toujours depuis que ma misogynie s'est ancrée dans mes veines :-)

La deuxième quinzaine fut moins lourde. J'avais quitté les soins intensifs. Un jour, que je recommençais à marcher, je surpris une conversation des infirmières en réunion. En tout cas, ce qui me fait laisir, c'est de revoir monsieur Orban marcher. Oh oui, répondit l'une d'entre elles, lui, on veut bien l'avoir comme patient toute l'année...

J'étais donc, sans le savoir, au borde la mort (ou au bordel amor pour faire lacanien). Si mourir c'est cela, je veux bien le faire tous les jours.

L'embêtant, c'est que mourir ne prend qu'une seconde. C'est tous les jours que l'on vieillit. Ce qui prouve, une fois de plus, que "dieu" n'existe pas. 

Ni les anges du ciel, ni les vierges d'Allah n'ont voulu de moi. Voilà encore  une autre preuve.

Je dis ça en pensant au Mexique, aux  clouds et aux porcs.

Mourir n'est qu'un instant bien plus bref qu'une vie brève..