Imaginons que vous êtes peintre, sculpteur, etc. Un jour, vous avez la chance qu'un galeriste vous prenne sous son aile, vous expose, vous fait connaître. D'abord dans votre ville. Puis en province puis, peut-être dans votre pays. Galeriste, c'est un métier de patience. Un risque aussi. Car, une expo, l'air de rien, ça coûte cher: l'éclairage, les invitations, le vernissage, éventuellement un petit livret...

Imaginons que, au bout de cinq ans, le galeriste vienne vous dire que vous n'avez presque rien vendu. Que ce soit par manque de talent ou pour cause d'un talent trop grand. Et que, dans la foulée, il ajoute: voilà, je vous donne le choix, soit je vends vos toiles sur une brocante, soit vous rachetez vos toiles (à prix d'ami, bien sûr), soit je les brûle. Cela ferait un sacré scandale dans le milieu, non ?

C'est pourtant ce que me propose mon éditeur. Cinq ans et deux jours après la sortie de mon livre. Et cela ne fait aucun bruit. Cela semble être la coutume. Jusqu'alors, je n'avais jamais travaillé qu'avec des éditeurs "artisanaux". N'y voyez nullement un sens péjoratif dans cet adjectif. Que du contraire. Que ce soit avec l'Atelier de l'Agneau ou avec mon ami récemment disparu, Charles Nihoul, non seulement j'apportais mes textes, mais je participais aussi à la mise en page, avec diverses visites chez l'imprimeur, etc. Certains titres sont épuisés, d'autres dorment toujours dans des caisses dix ou vingt ans plus tard. Jamais je n'aurais imaginé qu'un éditeur puisse s'autoriser de brûler des livres de ses auteurs. Cela me semble totalement contradictoire avec l'éthique de leur métier. Mais bon, j'ai toujours été un grand naïf. 

C'était clair que ce livre, ni vraiment roman, ni vraiment long poème, ne ferait pas un succès de librairie. Plusieurs amis m'ont souvent poussé à écrire un best-seller. Le problème, c'est que j'en suis totalement incapable. Le livre a pourtant reçu quelques critiques élogieuses, que ce soit dans Le Vif, Le Monde ou sur France-Culture où j'avais souri en m'entendant qualifier de "Thomas Bernhard wallon". Enfin, je préférais cela à un Amélie Nothomb de Lîdje.

Lorsque j'avais une vingtaine d'années, j'avais lu dans une revue que le premier livre de Faulkner avait été refusé par 18 éditeurs avant d'être publié. J'avais ressenti comme une sorte de fierté en recevant ma dix-neuvième lettre de refus. 

Quand le premier livre de Faulkner est sorti, il ne s'est vendu qu'à quelques petites centaines, malgré de bonnes critiques. Imaginons que l'éditeur de William lui ait fait la même proposition que mon éditeur...

Bien sûr, je ne me compare pas à lui. J'imagine. Tout simplement...

Un critique littéraire demanda un jour à Faulkner "que faut-il faire quand, après avoir lu votre livre deux ou trois fois, on ne comprend toujours rien"? "On le relit une quatrième fois", répondit l'écrivain...