Aucune nostalgie dans les propos qui vont suivre. C'est comme cela que j'ai d'abord connu la désormais tristement célèbre place Saint-Lambert:

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On ne peut pas dire que c'était vraiment beau. À l'arrière-plan le Palais des Princes-Evêques semble narguer de sa superbe le ridicule édifice de l'avant-plan que partageaient un libraire, les chauffeurs de bus et des vespasiennes plus qu'odorantes. Au centre, était la gare des bus que les usagers appelaient le carrousel, le carroussel plutôt car c'est ainsi que les Liégeois disent. Tout autour, tant à gauche qu'à droite, des magasins, des cafés, des restaurants qui ne désemplissaient pas. Sans parler du célèbre Grand Bazar qui, le moment venu, restera pour tous les enfants liégeois, le paradis de Saint-Nicolas. Ah! le clic-clac qui poussait tous les parents au bord de la crise de nerfs et qui, comme par hasard, après deux ou trois jours, était avalé par l'aspirateur. Ah! le chagrin des enfants. À gauche, il y avait un théâtre et aussi un jardin auquel on accédait par des escaliers et qui, au moment des magnolias, était un peu le rendez-vous secret des premières amours. Moi qui venais de la campagne où il n'y avait même pas un réverbère au dangereux carrefour, où la nuit était vraiment noire, c'était la nuit qui me fascinait. À gauche, l'impressionnant néon d'une compagnie d'assurance où l'on voyait un homme vaillant repousser des chutes de pierre à l'aide de son bouclier. À droite, plus impressionnant encore (pour moi), au sommet d'une maisaon, l'immense cercle rouge d'une publicité Martini qui s'allumait, s'éteignait progressivement.

Non, en regardant cette photo, ce n'était pas vraiment beau. Mais c'était une place conviviale, aux dimensions humaines. On s'y parlait. On s'y donnait rendez-vous, à droite du kiosque, parce que, à gauche, ça sentait vraiment pas bon et qu'il pouvait toujours y avoir un homme ayant du mal à refermer sa braguette (oui, oui, ça existait déjà dans les années septante).

Puis, au milieu de ces années, quelques politiciens mégalomanes se sont dit que Liège était une "métropole"!!! Avant les premiers coups de pelle, ces seigneurs inconscients ont d'abord décidé qu'il fallait ravaler la façade crasseuse (et bien crasseuse) du Palais. Un peu comme si vous décidiez de prendre votre bain après vous être habillé pour les réveillons. La politique liégeoise a toujours été celle de la charrue avant les boeufs. Position d'autant plus grave que la charrue (les mines, la sidérurgie) était moribonde et que les boeufs n'avaient plus de travail. Alors, pendant trente ans (et ce n'est pas encore vraiment fini, on a eu ça:

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Tous les jours, toutes les nuits, pendant trente ans!!! Un "projet" démentiel, avec des errances de fou. Comme la gare souterraine des bus. Une fois quasi terminée, on s'était rendu compte que les tunnels étaient trop bas: les bus étaient trop hauts pour y entrer! Pas de problème, "faire et défaire, c'est toujours faire" comme on dit ici. Une autre idée de génie avait été de construire une autoroute (deux fois trois bandes de circulation!!!) qui aurait permis aux millions des visiteurs susceptibles de venir admirer cette nouvelle ville-lumière, de débarquer directement en son centre!!! Il fallut plusieurs années de discussions pour que ce projet soit, heureusement, abandonné.

Aujourd'hui (même si ce n'est pas encore vraiment fini, fini), nous avons ça:

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Non, ce n'est pas plus grand que la place Rouge, comme le voulaient les génies du progrès, mais pas loin. Mais un vaste terrain vague avec une trentaine de matériaux différents pour mieux souligner la "disharmonie" du lieu. Une fontaine monumentale (si, si, regardez-bien, au centre de la photo, là où il y a un personnage vêtu de blanc, c'est la fontaine monumentale, si, si, je vous jure). Une dalle immense et glissante où les keufs (tu vois, Elise, j'ai retenu la leçon) s'occupent à verbaliser les djeunes qui font du skate pendant que, sur la droite, c'est vente libre d'héro et de coke, ouvert dimanches et jours fériés. Un endroit déshumanisé et qui n'a plus rien de convivial où, plus personne, exceptés les dealers, ne se donne rendez-vous. À droite, sur la photo, une caméra de surveillance qui ne surveille rien du tout. À gauche, dix mètres plus à gauche de l'autobus à moitié caché, une petite plate-forme réservée au tir et au lancer de grenades. Aucun autre endroit à Liège ne se prête aussi idéalement à la pratique de ce "sport".

De ce point de vue, oui, depuis mardi dernier, Liège a sa place rouge...