Lorsque j'étais étudiant, c'était mon pont préféré. On disait "la Passerelle". Je l'aimais tellement que je lui mettais même une majuscule comme on en met parfois à ses premières amours. C'était une Passerelle légère comme certains vents tièdes d'été qui soulèvent parfois la jupe des filles que l'on pouvait croiser en étant certain de ne jamais revoir. La Passerelle était farouche, elle ne s'offrait qu'aux piétons. Ou aux rares cyclistes de l'époque.


Venant de la Régence, la pente pour l'aborder était plus raide que pour la quitter. On avait l'impression d'approcher le sein ferme d'une inconnue qui ne dirait pas non. Dérives adolescentes car elles disaient toutes non. Souvent, je m'arrêtais au milieu à regarder passer les péniches en me disant que, la voyant, les mariniers comprenaient qu'ils arrivaient au coeur de Liège. Car ce pont somme toute banal avait quelque chose de merveilleux: il était peint en bleu. Je me disais qu'il devait être le seul pont bleu d'Europe, sinon du monde.... Puis, après avoir regardé la ville, le ciel et l'eau, je me laissais glisser vers le ventre du Cirque divers...

apbleueImage photoshopée car, même sur internet, je n'ai pu retrouver une photo de la Passerelle bleue

 

Est-ce enivré par cette vision qu'un marin d'eau pas très douce se fracassa un jour sur la Passerelle? Je ne sais pas. Il fallut opérer la belle, lui refaire ses jupons. Cela prit un certain temps. Cela faisait déjà quelques années que je trouvais Liège agonisante. Je ne connais pas le nom du criminel qui décréta qu'on repeigne la belle en... gris... Dans ma mythologie personnelle, c'est depuis ce jour-là que Liège est vraiment morte. Depuis que nous avons ce pont gris comme tous les ponts du monde et tellement gris qu'il se confond même avec le ciel de Liège et tellement plus gris encore que même les marins d'eau toujours moins douce ne se rendent même plus compte qu'ils arrivent au coeur d'une ville qui n'existe plus... Et qu'ils ont hâte de quitter pour rejoindre une Maastricht plus paisible...

apgrise