... vieux cuivres, vieux zincs, vieilles cuisinières, vieilles machines à laver, profitez de mon passage...

Lorsque j'étais enfant, cette voix de charnière rouillée faisait peur à tous les enfants du village. Il faut dire qu'on les avait convaincus que ce n'était pas que la voix du marchand de vieux fers, mais aussi celle du voleur d'enfants. C'était, comme on disait alors, un "romanichel". Un Bohémien.  Un "barakî" d'une sous-espèce humaine pire que les macaronis, les polaks ou les bougnoules. Mais, dans le village, il n'y avait ni bougnoule, ni polak, ni macaroni. Il y avait juste, une fois par mois, le marchand de vieux fers et le voleur d'enfants.

Un jour, j'avais sept ans, dans l'école est arrivée une fille de voleurs d'enfants. Elle s'appelait Jeanne. Les parents, mais aussi l'institutrice,n'eurent pas à se concerter pour nous dire qu'il valait mieux ne pas lui parler. Qu'elle était sale. Qu'elle ne se lavait qu'une fois par mois et que c'était une mauvaise fille. La preuve, dès sa première journée à l'école, elle nous avait dit qu'elle mangeait du hérisson ! Je ne trouvais pas que Jeanne était sale. Ni qu'elle sentait mauvais. Elle riait toujours. Elle portait des robes à fleurs et à volants. Aux couleurs bien moins ternes que celles des autres enfants. Elle avait de longs cheveux bouclés qui lui tombaient dans le dos. Et puis, surtout, contrairement aux autres filles, mêmes aux "grandes", Jeanna avait des nènès. Faut dire qu'elle avait quatorze ans et qu'elle était toujours en troisième année...

Au grand soulagement des villageois et de l'institutrice, Jeanne est repartie trois mois plus tard. 

Près d'un demi-siècle plus tard, il existe encore des Jeanne sur les routes de France. Enfin, plus pour longtemps. nicolas bruni, le chef des Français, a décidé qu'il fallait les expulser manu militari et les renvoyer dans leur pays. Comme si ces gens avaient un pays. Et c'est peut-être cela qui gène les sédentaires que nous sommes devenus. Et c'est peut-être cela qui rend les sédentaires jaloux. Et qui fait que l'on poursuit ces gens "du voyage" depuis mille ans... La liberté d'aller où le vent les pousse. Par tous les temps, par toutes les saisons. Sans devoir aller dans une agence de voyage.

Quel dommage, pour le président bruni, qu'il n'y ait plus de Vél d'Hiv à Paris. Cela aurait simplifié la tâche de ses sbires. Toujours aussi obéissants et plus encore compétents que leurs collègues des années quarante. 

"Madame, Monsieur, je suis le marchand de vieux fers, vieux cuivres, vieux zincs"... C'est curieux, aujourd'hui, quand Elise entend cette voix monter dans la rue, elle se précipite à la fenêtre pour regarder passer la vieille camionnette... Le monsieur conduit. Sa femme est assise près de lui, longue robe rouge et châle bariolé. Parfois un enfant ou deux. Cela dépend des jours. 

La semaine dernière, il est venu frapper. J'avais déposé sur le trottoir une vieille porte dont je voulais me débarrasser. Bonjour, Monsieur, je peux emporter la porte ? Bien entendu. J'avais aussi quelques autres vieux fers dans la cave. Il est entré. Il les a pris. 

Je n'ai pas vérifié, mais je ne pense pas qu'il ait volé le moindre objet durant sa visite...